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Margin call: le dernier navet anti-capitaliste

Je me méfie toujours des films qui proposent une tête d'affiche de rêve, j'ai souvent l'impression, que pour compenser des cachets  trop élevés accordés aux acteurs principaux, la production a rogné sur les dépenses de scénario. Je me méfie aussi des films portés aux nues par la presse militante de gauche (Marianne, Télérama, Libé etc.) incapable de porter un jugement critique et équilibré sur une œuvre ayant pour thème la politique ou l'économie. Margin call, le dernier brûlot anti-capitaliste vient malheureusement me confirmer dans mes préjugés.
 

– Attention les lignes qui suivent vont dévoiler une partie de l’intrigue du film. Je déconseille donc la lecture de cet article aux personnes qui ont l'intention de voir cette œuvre –
 
Techniquement Margin-call est à ranger dans la catégorie du théatre-filmé; unité de temps, de lieu et d'action. Malheureusement on est très loin d'un chef-d’œuvre d'un 12 hommes en colère. Ce type de réalisation, qui a l'avantage de ne pas demander un budget énorme, implique en contrepartie pour être un succès des dialogues et une intrigue de haut niveau. J.C. Chandor a encore du chemin à faire pour atteindre le niveau de Sydney Lumet. Le film est assez long, 2 heures, pas grand chose ne se passe mais, paradoxalement, on ne voit pas passer le temps puisque jusqu'au bout on attend un rebondissement qui ne viendra jamais. Le nombre élevé de personnages principaux (regardez comment ils sont tous serrés sur l'affiche officielle du film!) aide aussi à digérer ce long film et donne même un certain rythme – un faux plat diraient les cyclistes –
 
L'histoire est simple: les dernières 24 heures d'une firme de Wall street avant un crash boursier. Un mélange de Lehman Brother, pour la fin tragique, la ville de New York, les noms des PDG qui se ressemblent et les Subprimes et de (un peu) Société Générale pour la rapidité et la confidentialité avec laquelle la banque a réagit entre le moment où elle a découvert ses pertes potentielles colossales et celui où les positions de marché ont été débouclé.
 
Un scénario non crédible et inachevé, un manque de suspens et une histoire simpliste.
 
Quand Hollywoood s’intéresse à l’hôpital, on fait appel à des médecins ou à des infirmières en support technique, pareil quand le sujet est les aciéries de Cleveland, on fait venir des sidérurgistes. Pourquoi J.C. Chandor n'a-t-il pas contacté des traders pour l'aider à construire son scénario? Trop cher peut-être ou alors le réalisateur a des idées bien ancrées dans le crâne concernant le milieu de la finance et il ne veut pas courir le risque de se faire "retourner le cerveau" par un petit génie de la finance.

J'ai relevé quelques incohérences flagrantes, à force de les accumuler on ne peut pas rentrer plus dans le film. J'en ai sélectionné cinq.


1- Le film commence par le licenciement d'Eric Dale, le responsable des risques aux faux airex de Peppe Gaurdiola. Dale est convoqué par deux femmes qu'il ne connait pas et qui vont lui signifier son licencient. Première faute de scénario; tous ceux qui bossent ou ont bossé dans la finance (et je suppose que c'est aussi le cas dans la plupart des entreprises employant des personnes avec d'assez hautes qualifications)  savent qu'un responsable opérationnel est toujours présent au coté d'un représentant des ressources humaines dans une telle situation. Pour en avoir fait l'expérience, je peux vous dire que généralement les rôles sont distribués comme lors d'un interrogatoire de police avec le flic sympa et l'ordure (souvent joué par une femme).
2- En quittant la "firme", Dale  file à son adjoint, Peter Sullivan, une mystérieuse clé usb en  lui disant "jette un œil la dessus, soit prudent" alors qu'un agent de la sécurité, chargé de l’escorter jusqu’à la sortie, est à moins d'un mètre d'eux; moins discret tu meurs. Deuxième grosse incohérence du scenario, Sullivan est trader alors que Dale est chargé du suivi du risque; trading et risk management sont deux métiers différents, le second devant contrôler les risques pris par le premier, il n'y a jamais donc de rapport hiérarchique entre eux.
3- La scène de debriefing, Sam Rogers (joué par un Kévin Spacey peu crédible dans ce film) y félicite ceux qui vont rester, est irréaliste. D'abord elle a lieu en milieu de journée; les réunions impliquant des traders ont lieu avant l'ouverture des marchés ou à leur fermeture, jamais pendant, car le marché n'attend personne. Ensuite même si la finance est remplie d'enfants de salop, j'imagine mal des traders applaudir après un speech où on vient de leur confirmer le départ de nombreux collègues. Enfin il n'y a jamais de réunion dans la Dealing room, il suffit d'un seul téléphone mal raccroché et le marché entier est au courant de ce qui s'est dit.
4- La réunion de crise est irréaliste. Sarah Robertson (jouée par le toujours canon Demi Moore qui passe son temps à montrer qu'elle a encore de jolies jambes malgré les années qui passent) demande à Peter Sullivan son cv, celui-ci répond qu'il a un doctorat en ingénierie spécialisé en propulsion, on le félicite et bla bla bla …alors qu'il vient de découvrir grâce à la fameuse clé usb que la banque est en faillite virtuelle et qu'une décision doit être prise rapidement.
5- La réunion du comité exécutifs réunis en moins de deux heures avec le Pdg (Jeremy iron) et 15 personnes au moins autour de la table! Du grand n'importe quoi. Pour reprendre une phrase de Hugues le Bret, directeur des relations publiques de la Société Générale, "quand il y a plus de 10 personnes au courant c'est public". Dans le cas d'une découverte d'une position de marché qui pourrait faire tomber une banque, on liquide les positions de marché et on informe les membres de conseil d’administration juste après.
 

Au delà des incohérences des éléments du scénario qui le rend peu crédible aux yeux d'un spectateur au fait de ce qui se passe dans une salle de marché mais qui ne pose pas de problème aux yeux d'un public lambda, il demeure le handicap d'un manque de suspens et d'intrigue. Le film fait ouvertement référence à la banque d'affaire Lehman Brother qui a fait faillite, l'issue du film de fait pas mystère. Il n'y a même l’espoir fou que le marché se retourne dans le bon sens. A force de coller à son modèle le film en devient une reconstitution télé.

Le réalisateur est très critique sur le monde de la finance mais pêche par des arguments simplistes. Chandor reprend le principe de Peter appliqué à la finance; les salles de marchés sont, selon son film, remplies de petits génies dirigés par des buses. C'est Peter Sullivan, le trader "de base" qui découvre la position de marché cachée, son supérieur direct (n+1) lui demande de lui expliquer la situation avec des "mots simples", Sam Rodgers (le n+2) ne bite rien au chiffres et il le reconnait. Jared Cohen (le n+3) ne fait pas mieux et enfin John Tuld demande, face à des chiffres compliqués, à ses collaborateurs de lui parler "en anglais". A se demander si les formules mathématiques des algorithmes qui commandent les options ne devraient pas être vérifiées par la femme de ménage vu que la hiérarchie des compétences semblent inversées par rapport à l’échelle des salaires. On est bien loin de la réalité même si des neuneus peuvent toujours se retrouver à des postes à hautes responsabilité.

Le film ne pose pas les vrais problèmes et manque de hauteur. A aucune moment on ne s'interroge sur l'origine des subprimes et les raisons qui ont poussé le gouvernement Carter à les créer (et oui, les subprimes c'est ni Reagan ni aucun des Bush mais un président démocrate) et les gouvernements qui lui ont succédé à ne pas les avoir mieux encadrés.
Le scénariste fait aussi l'impasse sur la relation du politique et du financier dans un tel moment de crise. N'importe quelle grande institution qui connait ce type de crise avec la même ampleur contacte son autorité de tutelle pour qu'on lui vienne en aide (même si le discours de ses dirigeants est "l'Etat n'est pas la solution mais le problème")

 
Ma scène favorite: Le monologue de Dale qui raconte à Will Emerson, le trader qui a touché 2,5 millions de dollars de bonus  l'année précédente, que dans une autre vie il était ingénieur et qu'il a construit un pont qui a permis de sauver des milliers de vie (enfin des centaines de milliers d'heures perdues par les automobilistes dans des embouteillages…); un grand moment de pathos. Tous les personnages du film sont de cet acabit, de bons gars au fond d'eux-même mais c'est la société qui les a rendu mauvais (un peu comme les racailles de cité). D'ailleurs quand ils font quelque chose de mal ils vont toujours à confesse avant de le faire.

Margin call oscille entre le film de fiction (à l'insu de son plein gré tellement il y a d’invraisemblances) et le film-reportage (là cause d'une référence à Lehman Brother trop évidente), finalement il ne réussit ni l'un ni l'autre.

 

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